Vipassana, merci. 3/3

Un hymne à la lenteur

1/10/202610 min read

Sous liberté conditionnelle, le sixième jour démarre amèrement.

Pourtant, il restera dans les annales. Je sors de la salle de méditation, quand, sans comprendre ce qu’il m’arrive, ma vision passe du noir et blanc à la haute définition. Il y a des couleurs, des contrastes et surtout, j’ouvre mon champ de profondeur. Format grand angle. Vue panoramique.

J’ai affaire au même cadre depuis le début de la retraite, mais ce dernier m’apparaît métamorphosé. Comme si l’écran s’était élargi. Le film Mommy de Xavier Dolan.

Stupéfait, la magie se poursuit, le moment du repas me réserve une autre surprise. Baigné d’une delicieuse oisiveté, j’entreprends ma première bouchée. Galette de riz à laquelle mon palais est désormais habitué. Oh quelle bouchée ! Un morceau extatique. J’en tombe amoureux.

Anecdote : Je me suis procuré exactement la même galette en sortant, histoire de vérifier, infecte et sirupeuse. La manière, l’art de déguster pèsent davantage que l’aliment lui-même. Étonnement. Cette journée prend fin et me laisse déboussolé.

Le point d’orgue aura lieu le soir. Dans un état de transe, je décide de contacter le froid d’hiver et sors faire une balade. Au bout de six pas, la fraîcheur pénètre mon corps. Vêtu légèrement, j’observe et médite sur cette sensation. La douleur ne semble pas m’affecter, au contraire, c’est l’euphorie. Un courant électrique parcourt mes bras, jambes, visage, abdomen. Je suis saisi d’effroi, d’excitation. De retour dans mon lit, je sens que le chirurgien

Vipassana est en train d’opérer, profondément. Après une nuit de rêves endiablés, le professeur, étonné de mon changement d’état, m’octroie un sursis. L’histoire commence alors.

Voyage fascinant à travers le corps

L'intuition géniale du Bouddha, c'est tout simplement le CORPS. Afin de parvenir à la paix, il s'agit non pas de méditer sur des sujets ou des comportements, Raison et Éthique comme le préconisaient les Grecs à la même époque, il y a 2500 ans, c'est la méditation exclusivement portée sur le corps qui est révolutionnaire. Sans prononcer un seul mot, sans aucune image ou visualisation. Juste observer le corps, à travers les sensations et la respiration. Simple, efficace, le minimalisme à la Bouddha.

Se balader sur le corps comme une balade dans la forêt. Tout accepter, acceuillir. Émerveillement. Curiosité. Puis pénétrer le corps. Personne ne m'avait dit à quel point cette expérience était bouleversante, à quel point l'intensité était accessible dans les détails, dans une pomme, un sourire ou une marche.

Nous sommes des plantes garnies d’un cerveau. Du végétal en mouvement, du végétal pensant. En appliquant la technique, des miracles se produisent.

La meditation me donne ce que j'ai toujours espéré sans intervenant extérieur, inspiration, intensité, clarté.

Dans les drogues, symbiose, LSD, amitié, intensité, dans la nourriture, dans l'intellect, j'y vois clair, l'esprit est calme, apprécier la nature, des heures à regarder l'herbe, les couleurs des arbres, écouter et sentir le vent. Révélations et inspirations artistiques, je suis clair avec mes proches. Mon pire ennemi, le doute, s'en va calmement, progressivement, sans haine.

Certes, je perds dix jours. Avant, dans le brouillard, je perdais toute la journée. Je sors d’une bourre, deviens sobre et accède à une nouvelle fréquence. Tu es connecté au monde, sans concept, sans notice, juste dans le ressenti. Connecté aux autres aussi, tu les aimes de plus en plus, tu les comprends, les ressens, leur pardonnes. T’es Jésus en gros.

Pourquoi courir le monde ?

Pourquoi visiter la France ?

Pourquoi ne pas commencer par le corps ?

Un hymne à la lenteur

L’intensité n’est pas la propriété exclusive du mouvement, du changement, de la vitesse, multipliant les expériences. L’intensité trouve amplement refuge dans la lenteur, l’observation, continuité, patience, la routine même. Moi qui ai tant blâmé ce mot, aujourd’hui m’apparaît-il comme un salut.

Ralentir, voilà le mot qui va me conduire ces prochains mois, ces prochaines années. Apprécier ce que j’ai. C’est la définition de la gratitude. Mon moteur ? L’impulsion, je suis le lièvre de La Fontaine, me délecte du vent furtif frappant mes narines.

Toutefois, ce que je croyais être une force me joue sans cesse des tours. Que ce soit dans le professionnel, ou dans mes couples, ce rythme est loin de faire l’unanimité. Dois-je me dégoter une levrette (lièvre femelle..) afin que nous courions les prairies sourire aux l(i)èvres ou une tortue qu’elle me transmette l’art de la lenteur ?

Je veux raviver ma sensibilité au monde. L'art de la lenteur, la poésie de l'ennui, l'élégance de l'oisiveté. J'ai beau multiplier les vies, il demeure toujours ce petit quelque chose qui manque, ce grésillement dans la mécanique, cette fissure dans la carafe, qui me laisse insatisfait, vide.

Je veux également redonner vie à l'enfant, embrasser l'étonnement, faire confiance à la naïveté.

Ce que je perçois comme une exigence, une noblesse, m'apparait parfois ignoble. Le charme de l'intensité camoufle souvent un manque de sensibilité intérieure.

Voilà pourquoi des Hommes ont besoin d'escalader les plus hauts monts terrestres, de s'enfermer des mois durant dans une cabane en bois ou de se laisser pénétrer intraveineusement le corps par des potions illicites.

La surenchère est le piège de l'intensité. Désirer davantage de voyages, d'amours, de risque, de solitude, de monde, de saveurs. L'exploration prime devant l'exploitation.

La permanente quête de stimulations réduit drastiquement la sensibilité.

Pour moi, la lenteur c'était un zeste d'ennui, une bonne dose de frustration et une mort assurée. Vipassana me réconcilie avec cette notion. Savourer la vie, simplement. C'est déjà très intense. Cela s'apprend, voilà la leçon de la meditation. Vivre est un art.

Le méditant pense comme un artiste et travaille comme un artisan. Le corps est son instrument, la paix sa mélodie et le travail son salut.

Le bonheur est traductible par le corps, le plaisir n’est qu’une réaction à des sensations agréables. Et le déplaisir à des sensations désagréables. Les émotions n’échappent à cette règle. Je gesticule, colère, triste, fatigue, la jalousie n’est que le fruit d’une réaction corporelle.

Or, en observant le corps, on se détache progressivement de ces sensations, elles ne nous affectent plus et les émotions non plus. Les émotions retrouvent leur état d’origine, de simples paramètres physiques, des signaux utiles, moins des fardeaux que des alliés. Il ne s’agit pas de les supprimer, au contraire, il faut en être profondément conscient tout en apprenant à ne pas y réagir. Comme un scientifique qui observe une expérience, il prend l’information mais ne réagit émotionnellement. Certes, une bonne peur, une profonde colère ou tristesse peuvent nous être très utiles mais nous surréagissons souvent à des événements qui ne méritent finalement que peu notre attention.

L'ubérisation du bonheur

La méditation, c’est l’ubérisation du Bonheur Intérieur Brut, le BIB de soi. La livraison à domicile de plaisirs que l’on ressent généralement à l’extérieur. Pour faire simple, tu effaces les intermédiaires entre toi et le bonheur, ce de manière instantanée et totalement gratuite. On est sur du Haut débit mes amis. Amour, joie, gratitude sont les biens les plus échangés sur ce réseau.

Par exemple, une technique de méditation consiste à se concentrer sur un événement qui a marqué notre vécu. Une joie ressentie après que l’on nous ait aidé, ou après un succès. L’idée est de se remettre dans la situation émotionnellement puis de la faire durer. Notre cerveau créera ainsi des circuits neuronaux qu’il réempruntera même après la séance. Cela transforme un comportement.

La pensée est un fait

Psychosomatique. Un mot qu’il m’a fallu six secondes pour comprendre et six mois pour l’expérimenter. Ce n’est que le début..

À l’instar de la relation qui unit le software et l’hardware permettant à l’informatique d’exister, l’homme est constitué de corps et d’esprit, en interaction. Vouloir le prouver aujourd’hui à une personne sceptique revient à expliquer le fonctionnement de la fibre optique à une assemblée de l’Antiquité : délicat. Les neurosciences veillent à démontrer ces causalités.

L’imagerie médicale pénètre là où aucune discipline n’est capable de s’aventurer, dans les limbes du cerveau, et montre que des modifications notables sont possibles par une pratique de la méditation. Par l’entraînement, on peut donc s’octroyer un mental de musicien, un mental de leadership, un mental de sportif, un mental de fou, un mental de sage.

Tout s’apprend, une découverte éblouissante. Dans Matrix, les personnages acquièrent des capacités simplement en se branchant. Je pense au concept de la résilience, je pense aux thérapies brèves droit sorties de l’Ouest Étatsunien, je pense au développement personnel. Si cette découverte est une aubaine pour tous, c’est un outil de manipulation terrifiant.

D’où les propagandes et publicités florissantes. Baladons nous dans les couloirs d’une firme marketing et nous apprendrons sur la nature humaine plus que dans tout livre. Il s’agira d’en prendre conscience et de devenir son propre bourreau en transformant volontairement ses réflexes, ses connections, ses désirs. Cela implique une responsabilisation, comprendre que l’action personnelle est seule garante du changement, aka Gandhi. L’illusion disparaît, une responsabilité naît alors. Je ne dois plus attendre d’autrui. Angoissant. À qui faire confiance ? Sortir de l’aseptisation infantilisante de son confort, de ses valeurs. En écrivant ce billet, je me suis senti très cliché mais je ne vois pas d’autres vérités. Tout commence aisément.

La méditation est une exigence divine. J'exige le bonheur ici, maintenant, sans aucune aide extérieure. C'est le caprice suprême qui ne se paie qu'en effort répété.

Camp d'entraînement militaire

Interrogations avant la première retraite :

J'ai peur de la méditation.

Ne pas parler me fait peur.

Ne pas écrire me fait peur.

Ne pas lire me fait peur.

Qui vont être les autres ?

Comment vais-je gérer le rythme ?

La nourriture ?

On ferme les yeux dix heures par jour plus sept heures de sommeil. Le repos consiste finalement à ouvrir les yeux. Nos cerveaux sont embrouillés, confus.

Pourquoi m'infliger cela ?

Vais-je tenir ?

Faire étalage de notre héroïsme à supporter la grande peine. Glorieux ! Loin de nous toute vanité mes amis. Cette retraite est incroyable. Elle vous apportera d'une manière ou d'une autre. Je vous laisse répondre par vous-même en suivant un cours. Cependant, voici quelques éléments de discussion. Dans le désordre.

Je retiendrai les repas, exquis. Avec un esprit en pleine conscience et une faim de loup, tout est succulent. À la lettre.

Ne pas parler s'est avéré plus simple qu'envisagé. Le dialogue intérieur rattrape ssns problèmes la solitude extérieure. C'est précisément là que l'on réalise la folie de l'esprit, l'impossibilité à neutraliser le flot incessant de pensées. Une autre remarque, la manière dont j'utilise le langage pour désamorcer certaines situations.

Le rythme est soutenu, un gong donne le tempo pour chaque moment de la journée. Cela renvoie illico sur le banc des cours. Morne souvenir.

Quant aux autres, tu finis par connaitre leur gestuelle par coeur. Perturbant en ce que l'on ne s'est jamais adressé la parole, ni même regardé dans les yeux.

Lecture, musique (jouer comme écouter) et téléphones sont bannis. Dur. J'en ai parlé plus haut.

Mais ce qui m'a le plus affecté, de loin, ce fut l'interdiction d'écrire. Alors que tu passes par des phases d'une lucidité sans nom, il t'est refusé de noter quoi que ce soit. Idées, discours, mélodies, images.. à la trappe. J'ai ce facheux penchant d'immortaliser tous les moments bouleversants qui me traversent, c'est-à-dire souvent. Imagine un photographe auquel on a ôté son appareil et à qui on soumet les plus belles images, celles dont il n'ose plus rêver, celles qui le font redevenir l'enfant de sa mère ! C'est frustrant ou c'est moi ?

Lors des retraites, je cherche moins à apprendre qu’à aller mieux. L’urgence de la situation m’y oblige. Aucune porte de secours ne m’est accessible, tous les remèdes que j’utilise habituellement ont été supprimés, écriture, parole, sport, lecture, drogues légales ou illégales, même la nourriture est réduite au strict minimum, pas de repas après midi. La seule voie qui nous est permise est le travail de la méditation. Nulle autre alternative. C’est tout l’intérêt de cette retraite.

Je me procure alors deux nouvelles munitions. J'envoie de la conscience et de l'amour à outrance, cela calme instantanément esprit et corps. J'applique cela en particulier lorsque l'extérieur vient parasiter mon intérieur.

Fou. Insensé.

Tel un laboratoire où l'on te met volontairement dans un état de pression et dépression, de peines émotionnelles, afin que tu sois obligé d'utiliser la meditation pour guérir. La paix est une science violente en Asie. Si tu cherches des illustrations, promène toi dans un centre de muay-thaï, boxe thaïlandaise, un monastère de maîtres Kung-fu Shaolin en Chine ou un temple zen japonais.

Ça bouscule nos valeurs bienséantes.

Une question me vient à l'esprit : Pourquoi je travaille comme un forçat ici et ne fournit qu'une once d'effort à l'extérieur ? Tout simplement la souffrance. Je me construis un chez moi, exempt de tout risque mais noyé dans le confort. Ce qui m'éloigne du travail sérieux, de la vigilance et me maintient dans un état de paresse. Il s'agit de fuir le confort, converger vers l'échec, devenir plus exigeant avec soi.

Bilan

Plusieurs de mes nouveaux amis ont arrêté l'alcool, la cigarette. Les douleurs au dos commencent à disparaître. Ils sont plus sereins. Ces améliorations visibles font écho dans leur entourage. La mère d'un ami s'est déjà inscrite à une prochaine session. Et deux de ces amis également.

J'aimerais conclure idéalement,

"cette aventure fut un renouveau dans ma vie. Je médite quotidiennement, les soucis se sont évaporés et la sérénité est désormais mienne !"

Calomnie. Frime. Baliverne. Fabulation !

Voilà plutôt la réalité : six retraites effectuées en deux ans, toujours aussi difficile, progrès faibles, je suis le cancre Vipassana qui aime l'école.. Radié d'une retraite pour manœuvres approximatives, je poursuis laborieusement le combat. La sévérité de la pratique journalière me conduit tantôt à l'abandon, tantôt à l'irritation.

Comment implanter la méditation dans sa vie : Discipline ? Détermination ? Amour ? Souffrance ? La méditation a définitivement planté une graine, à moi de trouver les ressources pour lui permettre de germer. Plusieurs pistes à explorer, d'ici là, soyez heureux !

"Tu dois d’abord incarner le changement que tu souhaites voir se répandre à travers le monde." On alloue cette phrase à Gandhi, ça ne pouvait pas mieux tomber à mon avis. Le héros indien utilise un verbe puissant : incarner, du latin carnis, la chair. Prendre forme dans la chair, dans le corps. Vis le changement dans ton physique et tes actes, davantage que dans ta tête.

Qui mieux qu’un Hindouiste (parent du Bouddhisme) pouvait diffuser ce message ?