Vipassana, merci. 2/3
La pensée est un fait
1/9/20264 min read
La pensée est un fait
Qui l'eût cru ? Alors que la sieste représentait un calvaire à l'école, me retrouver vingt ans plus tard bénévole dans un centre ultra orthodoxe de méditation, en France qui plus est, je n'aurais pas misé un kopeck.
Le silence m'effraie, le vide m'angoisse.
Et pourtant, je plongeais :
Tu connais les retraites Vipassana ?
Non.
Dix jours consacrés à la méditation.
Dis m'en plus. Vends moi le projet.
Dix jours sans téléphone.
Oh !
Dix jours sans livres.
Non !
Dix jours sans musique, sans écrire.
Arrête !
Mais surtout, dix jours sans parler..
Ces mots finissaient de m'achever. Je signais sans mot dire.
Des mois que je la courtisais, Miss Méditation. Des lectures avaient témoigné de sa valeur, des recomandations avaient nourri mon intérêt. Science vieille de cinq mille années, elle tend à faire l’unanimité dans l’ensemble des sphères : spirituel, religieux, scientifique, professionnel, artistique... Développement de la conscience, meilleure santé, davantage de performance, plus de créativité, elle me faisait les yeux doux. Aussi, je tombais amoureux d’elle. Elle semblait être la solution à tous les problèmes créés par l’esprit, le raccourci tant fantasmé. La panacée que l’on ose à peine chuchoter par peur d’être déçu.
En court, la fonction de l’esprit est de générer des pensées. Le problème apparaît quand il y a surabondance de pensées. Pis, nous finissons par nous identifier à ces pensées qui souvent représentent une image partielle et partiale de la réalité. Nous prenons la carte pour le territoire. La pratique méditative diminue la fréquence des pensées et nous libère de leur emprise. J’allais enfin hacker l’univers. Il fallait simplement s’y mettre. Simplement..
Désenchantement royal. Car si l’idée me paraissait révolutionnaire, son application s’avérait insurmontable. Et inutile. Et puéril. Et fastidieux. Et douloureux. Alors qu’elle se dévoilait au quotidien, sa superbe disparaissait aussitôt. J’aimais le concept, c’était la méthode qui importait désormais. Je la savais être bonne pour moi, à tous les niveaux, mais ses détails me laissaient indifférent. Elle était belle mais sans charme. L’abandonnant régulièrement, elle survenait de plus belle, par le biais d’une lecture, d’une conversation, d’un rêve. Fin 2016, c’était décidé, il me fallait l’accepter et l’aimer dans son entièreté. Je ne voyais alors qu’une solution : la prison.
Nous condamner, elle, moi, sur une île déserte. C'est alors qu'on me parla des retraites Vipassana.
Il existe des centaines de centres dans le monde, principalement en Asie, et la France acceuille le deuxième établissement européen, près d'Auxerre. Bonne nouvelle. Je postule en ligne et suis accepté pour la première session 2017. Bonne nouvelle. Je joue à l'autruche et préfère ne pas y penser. Mais quelques jours avant, comme une mise en garde, je tangue. Mauvaise nouvelle.
Méditer dix heures par jour me fait peur.
Ne pas parler me fait peur.
Ne pas écrire me fait peur.
N'avoir aucune distraction me fait peur.
Qui vont être les autres ?
Comment vais-je gérer le rythme ?
La nourriture ?
Vais-je tenir ?
Pourquoi faire ça ?
À deux pas d'abandonner.. une main divine me donne la fessée. Dans le train, je prie pour qu'une panne surgisse, qu'un léger attentat survienne, qu'une fièvre me prenne, ou une simple collision. J'aurais tout donné pour l'Apocalypse des Mayas, pour que la prophétie des grenouilles sauvages se réalise. Que nenni. Mes prières ne seront guère exaucées.
Arrivé dans l'après-midi, la retraite commençait le soir. Je me rappellerai des visages égarés, des regards hagards, de ceux qu'on retrouve dans l'armée, avant une bataille. À la différence que cette bataille, on la livre contre soi-même. Je me rendais compte de la puissance du lieu, moins une retraite qu'un camp d'entraînement militaire, une réhabilitation collective, une guerre contre l'ego.
EGO. Trois lettres. Une définition. Mille et une interprétations. C'est un mot que je ne parviens toujours pas à attraper. L'ego, le diable incarné, ledit ennemi, à la base de nos souffrances, des guerres, des maladies, de la démesure, des courbatures intellectuelles ainsi que de l'incontinence. Faire grand cas de sa petite personne, mal humain ? J'exagère à peine. En fait si, j'exagère beaucoup. L'ego est bonnement conscience de soi, un outil incroyable pour vivre en paix et en groupe. C'est l'art de se raconter des histoires et d'y croire. Ni ange, ni démon, il est curseur qu'il nous incombe de bien manipuler.
J'aimerais m'étaler sur la première expérience Vipassana, celle qui a vu perdre ma virginité monastique et spirituelle. Évoquer l'ensemble des révélations, des instants de grâce, des souffrances intenses. Comment la faim, la solitude, la colère ont souvent pris le contrôle de mon corps. Comment chaque heure, sinon minute, je changeais d'état, passant de l'extase à la pénombre, de la joie à la colère, du canard au mulet. Je suivais mon humeur comme on suit une série haletante, quel sera le prochain épisode ?
Le format court qu’impose internet m’empêche de développer, mais un événement vaut la peine d’être détaillé. Jour 5, je suis dépité, irrité, fatigué. En autoflagellation totale, je me vois être le cancre de la classe, incapable de tenir une heure sans gesticuler. Mon attitude temoigne de cette agitation : retard, absence, provocation. J’en veux au professeur, à l’établissement, aux autres méditants, à mon père, à moi-même. Je suis convoqué, on me somme alors de quitter l’endroit. La retraite est finie. Victime d’une grossesse nerveuse existentielle, j’accoucherai in extremis d’un miracle.


